睦勝 Geek
Qui sait quand il faut combattre et quand il faut s'en abstenir sera victorieux.

[PRODUCTIVITE] Quand la science démonte les mythes... Mythbusters !


25/03/2014

Le but ultime de la "productivité" est de passer moins de temps pour faire ce que vous avez à faire pour avoir plus de temps pour faire ce que vous avez envie de faire. Evidemment, si suivez à la lettre toutes les astuces de productivité qui trainent ici et là, vous passez probablement plus de temps à déplacer des papiers et des mails (qui a dit "brasser de l'air" ?!) qu'à accomplir les choses. Envie de simplifier votre routine ? Tordons le cou à quelques chimères une fois pour toutes !

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt

Le mythe qui dit que les personnes qui se lèvent tôt sont plus productives est un mythe bien ancré dans nos consciences. Bien que très ancien, le débat a été ouvert lorsque le biologiste Christoph Randler de l'Université de Heidelberg a publié une étude qui confirmait cette idée reçue. Etude qu'il défend dans un article du Harvard Business Journal. La plupart des arguments en faveur de la théorie "lève-tôt = productif" vient de cette étude mais en réalité, sa conclusion est plus simple : les lève-tôt sont juste plus proactifs et par conséquent plus enclins à accomplir plus de tâches dans la journée. Ses résultats sont logiques si l'on tient compte du fait que nous sommes conditionnés pour penser que plus on se lève tôt, plus on a de temps dans la journée pour faire ce qu'on a à faire.

Une étude de 2011, publiée dans le journal Thinking & Reasoning, met le doigt sur le point le plus important : La clé de la productivité et de la créativité (deux concepts bien séparés dans l'article) est de travailler aux heures les plus propices pour vous. Si vous êtes un lève-tôt, accomplissez les tâches les plus difficiles et les plus ingrates en premier pour ne plus les avoir dans les pattes, lorsque vous êtes justement le plus productif. Ensuite, dans l'après-midi, lorsque votre batterie donne quelques signes de faiblesse, vous pouvez alors lever le pied et passer du temps à réfléchir, à être créatif. Si vous êtes plutôt un lève-tard ou du soir, faites l'inverse. En résumé, se lever tôt ou travailler tard, quand il n'y a plus personne pour vous distraire, vous laissera plus de temps mais ne vous rendra pas forcément plus productif.

Quand on veut, on peut

Un des mythes les plus courants (heureusement, de moins en moins populaire) est que la volonté seule permet de passer un obstacle (en force). En gros, posez votre tête contre cette barricade de créativité ou de productivité, poussez aussi fort que vous êtes bête [ndlr : j'adore cette expression, merci au Papa de Sophie] et tout ira bien. La vérité ? C'est plutôt le contraire ! Une "vieille" (1972) étude publiée dans le Journal of Personality and Social Psychology démonte cette idée reçue et affirme que votre force de volonté est limitée, alors utilisez-la à bon escient.

Par analogie, fouetter un cheval fatigué ne fera que réduire sa vitesse et son endurance à chaque coup de cravache. Passé un certain point, le retour que vous obtiendrez à chaque fois que vous forcez sera de moins en moins rentable. Au lieu de vous échiner à abattre ce mur, contournez-le. Faites autre chose ou faites carrément une vraie pause et laissez-vous l'opportunité de recharger vos batteries. Malheureusement, nos environnements de travail ne nous incitent pas vraiment à prendre cette voie mais il n'est pas impossible de travailler sur un side-project un petit moment, ou de sortir de son bureau et d'aller faire un petit tour. En 2009, une étude de la Society for Human Resource Management pousse le concept encore plus loin et propose de rendre des périodes libres et loin du bureau obligatoires au vue du gain de productivité.

Avoir plusieurs écrans augmente la productivité

OK, sur ce point, je triche. Je suis à la fois l'avocat de l'accusation et de la défense. Mais la vérité, c'est que cela ne dépend que de votre activité et de la façon dont vous travaillez; il n'y a pas de réponse toute faite. Un certain nombre d'articles publiés quelques années plus tôt indiquaient qu'avoir plusieurs écrans augmentaient notre productivité mais les études sur lesquelles ils se basaient disaient tout autre chose :

  • L'étude de Pfeiffer Consulting de 2005, très souvent citée, était en réalité commissionnée par Apple et publiée à la même période que le lancement du, alors tout nouveau, Apple Cinema Display de 30 pouces. En réalité, la conclusion de l'article était que ce qui importe n'est pas le nombre d'écrans mais la surface d'affichage.
  • Une étude conduite par l'Université de l'Utah en 2008, a mené à des résultats similaires mais notons qu'elle était commissionnée par NEC. Cependant, les résultats, ainsi que la méthodologie employée, n'en restent pas moins valables : Pour des personnes travaillant avec beaucoup de textes et/ou des tableaux, augmenter la surface d'affichage (avec un écran plus grand ou avec plusieurs écrans) les a rendus plus productifs.
  • Même Microsoft, dans une étude de 2003 (!), tirait la même conclusion bien qu'à l'époque plus d'écrans était synonyme de plus de surface (la véritable clé de la productivité).

Dans beaucoup de ces études, le marketing poussait en faveur de multiplier les écrans, soit parce que les écrans plus grands n'existaient alors pas, soit parce que leurs tarifs étaient totalement prohibitifs. Il était simplement plus réaliste de suggérer aux gens d'acquérir 2 écrans de 24 pouces plutôt que de se procurer un écran de 30 pouces quand Apple était le seul à en produire et qu'il était totalement hors de prix.

Internet/Trop d'information nous rend stupide

Vous entendrez ce refrain de pas mal de monde, surtout pour vendre des livres. Nicholas Carr (The Atlantic Monthly) et Clay Johnson (Lifehacker) pensent que le net est en train de changer la façon dont on pense et qu'on absorbe l'information. Et ce, avec les conséquences qu'on connait : on apprend peu, on se tourne vers Internet pour tout et n'importe quoi au lieu d'avoir un regard critique et on finit par avoir beaucoup plus d'information que de nécessaire ou d'utile.

Il y a du vrai (un peu) dans cette théorie. Cependant, ce n'est pas le net qui nous rend stupide et la surcharge d'information n'est qu'un échec à séparer le bon grain de l'ivraie. Une étude de l'Université de Columbia de 2011, publiée dans le magazine Science, décrypte les effets de Google sur la mémoire et conclut que oui, beaucoup d'entre nous préfèrent re-chercher l'information plutôt que de la retenir mais elle n'en tire pas de conclusions hâtives concernant ses effet sur l'intelligence.

Le véritable mythe ("mytho" ?) tient surtout dans l'interprétation des données scientifiques, pas dans les données elles-mêmes. Lorsqu'on demandait à Albert Einstein la vitesse du son, il répondait "je ne garde pas cette information dans mon esprit puisqu'elle est disponible dans les livres". Le net fonctionne à peu près de la même manière. Nous faisons attention à ce que nous retenons parce que nous savons que nous avons accès à beaucoup plus d'information derrière et ce, à n'importe quel moment. En somme, c'est à nous de faire nos propres choix plutôt que de jeter par la fenêtre un outil bien pratique juste parce qu'un conseil donné par moi ou par quelqu'un d'autre vous dit de le faire.

Il est impossible de travailler réellement de la maison, du café, de la bibliothèque, en dehors du bureau

Malgré tous les retours positifs sur le télétravail, cette légende persiste dans l'esprit de nombreux managers et RH qui pensent que si on ne voit pas un employé, il ne travaille pas. Heureusement pour les partisans du home-office (j'en fais partie bien que je reconnais que tous les métiers ne le permettent pas), la science est de leur côté. Des chercheurs de l'Université de Stanford ont observé 500 employés (sur plus de 12 000) d'une agence de voyage en Chine et constaté qu'après quelques semaines, les télétravailleurs ont montré des signes évidents d'augmentation de leur productivité. Pour ceux qui doutent de la méthodologie, les résultats de cette étude sont librement accessible.

Une autre étude publiée dans l'édition de Décembre 2012 du Journal of Consumer Research adopte une approche différente. Elle note que des bruits ambiants modérés (comme le brouhaha d'un café) nous rend plus productif ! Trop de bruit (comme le tohu-bohu d'un open-space hyper-actif) peut tuer notre productivité alors que travailler dans le calme relatif de la maison (télévision allumée en guise de radio...) ou d'un café légèrement bourdonnant peut faire des merveilles. Travailler de la maison ou d'un espace public a ses propres défis à relever mais les bénéfices pèsent souvent plus lourd que les désagréments. Comme pour le réveil matin, faites ce qui est le mieux pour vous. Si vous travaillez mieux dans un bureau, allez-y ! Si vous travaillez mieux à la maison, essayez de convaincre votre boss de tenter l'expérience (Mike Vardy a une stratégie pour vous ;-) ).

La technique [inserer_le_nom_ici] va tout arranger et faire de vous une personne heureuse et productive avec plus de temps libre

Bon, d'accord, ce n'est pas de la science, juste de la logique. Tout d'abord, oui, il y a une technique de productivité qui fonctionne pour tout le monde. Mais le mythe, c'est que c'est la même méthode pour tout le monde. Certaines méthodes sont plébiscitées par des métiers bien spécifiques : beaucoup de développeurs et de créatifs apprécient la méthode Pomodoro, les managers la méthode GTD (Getting Things Done) et les administrateurs système le Kanban. Si vous ne trouvez pas votre bonheur dans le prêt-à-porter, n'hésitez pas à customiser une technique existante pour vous l'approprier.

Au final, la méthode qui fonctionne réellement est celle que vous mettez vraiment en application. N'essayez pas de faire rentrer une technique au chausse-pied dans votre workflow juste parce que quelqu'un d'autre pense qu'il faut le faire. Si vous êtes un manager et que vous trouvez GTD trop lourd, essayez Kanban. Si vous voulez piocher des bout de l'un et de l'autre et les combiner pour qu'ils poussent dans votre sens, faites-le ! Si votre méthodologie est hors de contrôle, rasez tout et repartez de zéro !

Etre multitâche est une nécessité

De nos jours, presque toutes les descriptions de poste incluent une ligne demandant une "capacité à gérer plusieurs responsabilités à la fois". Et certaines personnes affirment fièrement pouvoir jongler avec pleins de tâches en même temps... les prétentieux. En réalité, ceux qui prétendent être multi-tâche ne sont que de bons mono-tâches. Et ceux qui pensent être réellement multi-tâche sont en fait vraiment mauvais dans ce domaine. C'est en tout cas la conclusion d'une étude publiée dans les Comptes-Rendus de l'Académie Américaine des Sciences en 2009.

Cela fait des années que des chercheurs, parmi lesquels David E. Meyer, directeur du Brain, Cognition and Action Laboratory à l'Université du Michigan, nous alertent sur le fait que faire du multi-tâche nous ralentit et nous fait faire plus d'erreurs. Le Laboratoire a d'ailleurs une page entière dédiée aux études sur le sujet.

De la même manière, l'interview de David Crenshaw publiée sur le site Lifehacker (un de mes sites préférés), auteur du livre The Myth of Multitasking: How "Doing It All" Gets Nothing Done, se révèle aujourd'hui encore plus poignant de vérité qu'à l'époque (l'interview date de 2008). Au final, faire plusieurs choses en même temps (même juste essayer) ou même juste les enchaîner rapidement, mène systématiquement à plus de stress, plus de m***e et plus de boulot à long terme.

Et bien qu'on sache déjà ce que le multi-tâche fait à notre cerveau, le reste du monde du travail s'attend toujours à ce qu'on mène plusieurs responsabilités de front. Beaucoup d'entre nous doivent pouvoir passer d'un todo à l'autre avec fluidité. La solution ? Mono-tâcher efficacement et flexibilité ! Lorsque David Silverman défend le multi-tâche, ce qu'il fait réellement, c'est dire pourquoi il est extrêmement important de se focaliser pleinement sur la tâche en cours mais d'être prêt à passer à la prochaine lorsque la nécessité arrive.

Il est important de faire la différence entre être multitâche et être flexible. La flexibilité, c'est d'être prêt et enclin à passer à la tâche suivante au moment opportun, et non pas pour finir plusieurs choses à la fois. Vous vous consacrez complètement à la tâche en cours mais si quelque chose requiert (et non pas demande) votre attention, vous êtes en capacité à passer dessus de manière séquentielle (l'une après l'autre) et non pas parallèle. Vous contrôlez le flux d'information au lieu de le laisser vous contrôler et vous agissez en conséquence. Pensez quand même faire une petite pause entre deux tâches pour vous refocaliser avant de replonger dans votre travail.

La Procrastination est votre ennemie

Dans notre monde "propulsé par la productivité", la procrastination est perçue comme un défaut à combattre. Le temps passé à ne rien faire est vu comme du temps perdu. Bien sûr, passer sa journée à regarder des vidéos de chats vous empêche de travailler et procrastiner a alors cette formidable capacité à vous faire perdre votre précieux temps et à vous garantir que votre todo list ne se réduise jamais. Cependant, il y a un revers à cette vision des choses : si nous devons bannir les moments off ou les moments à ne rien produire, nous bannissons également les seuls moments où notre cerveau peut se recharger. Retenez bien : La procrastination, la distraction et l'ennui sont essentiels à notre santé mentale ! Et les gens de Lifehacker ne sont pas les seuls à en parler : L'Université de Limerick, le Journal of Neuroscience et Scott Belsky, vice-président de la Communauté Créative d'Adobe, aussi.

La chose la plus importante à retenir est que votre technique de productivité doit vous faire économiser du temps et de l'énergie. Si vous passez plus de temps à organiser votre travail qu'à le faire, vous perdez du temps ! La productivité, c'est de vous mettre à travailler pour pouvoir justement arrêter de travailler et faire ce que vous avez envie de faire; pas de passer la journée à transférer des papiers d'une boite à l'autre.

Encore une fois, ces mythes de productivité ne font qu'effleurer la surface de celles que je vois tous les jours sur des blogs et des sites divers et variés. Toutefois, il n'en faut pas forcément beaucoup pour démonter une partie d'entre eux. Creuser un petit peu les recherches cachées derrière ces légendes suffit la plupart du temps. Il vaut mieux lire les conclusions de ces études plutôt que les conclusions que les autres en tirent. Comme pour beaucoup de choses, il n'y a pas de méthode universelle. C'est une approche très personnelle et tout conseil que vous recevrez, à commencer par les miens, doivent être pris comme tel.

A propos de Young Sun TAN :

Young Sun TAN est un geek webophile, technophile, bidouilleur et gourmet.

Sur la toile depuis 1995 avec sa première page web (une biographie de Beaumarchais pour le compte du collège Beaumarchais de Paris), il revendique une identité de "digital native". Après une Terminale S au Lycée Louis-le-Grand à Paris et un Master en Informatique option Ingénierie Informatique - Systèmes d'Information, il a entamé une carrière d'analyste web et est désormais Project Leader pour le Groupe Lagardère. Il compte parmi ses réalisations les sites de Celebrity Cruises, Royal Caribbean ainsi que Gulli, Canal J, Tiji et Europe 1.

Menant un veille constante sur les évolutions du web et du développement, son expertise couvre le PHP-MySQL, le framework jQuery ainsi que le CMS eZPublish et Symfony pour lequel il a une affection toute particulière.

Côté détente, il affectionne tout particulièrement les bonnes tables et les bons plans foodista. Bien que la street food occupe une place de premier choix dans son cœur ventre, il n'est pas allergique à une excursion gastronomique ou bistronomique.

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